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Ajouté le 2011-12-21 à 10:54:37

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Ajouté le 2010-11-18 à 19:21:32

LE BOUTTE D’LA MARDE

«L'homme ne tue pas seulement pour manger. Il boit aussi.»
– Alphonse Allais.

 

ULTIME VIRAGE, DE L'AUTRE COTE DE L'OMBRE.

Voici le genre de bannière auréolée de promesses sous lesquelles s'affichent les centres de désintoxication qui, comme des agences de voyage, accueillent les êtres défaits venu échouer à leur porte. Le voyage se résume à tenter d'atterrir en douceur en soi-même sur le site de «l'agence», en «tassant la bête» temporairement. Je   dis bien «tenter», car même tapie dans l'ombre, la bête est là pour rester, toujours. Le contact avec soi s'avère souvent difficile, voire périlleux, jusqu'à prendre des allures d'atterrissage en catastrophe quand ce n'est pas de crash total nécessitant un transfert d'urgence vers l'hôpital ou la morgue, sans passer par GO... On n'est pas «au pays de l'arc-en-ciel» et si j'avais un jour à diriger un lieu semblable, je l'appellerais sans hésiter LE BOUTTE D'LA MARDE, où chacun occuperait le temps de son séjour à creuser sa propre tombe et ce qui reste de sa cervelle à composer une brève épitaphe résumant son existence de bête aux abois, à l'instar d'un Charles Bukowski qui a eu l'humilité d'inscrire sur la sienne un Don’t Try tonitruant!

Arrêter de se g'ler, c'est une chose. Rester arrêté en est une autre. Et c'est pas parce qu'il faut parfois se fendre en quatre pour y arriver que ça doit nécessairement donner quatre quarts!

Nous étions deux toxicomanes, deux paparmanes, un Superman et un anglais(!) rejetés par nos houleux cauchemars sur les plages du doute. Fiévreux, nous nous épuisions en vaines errances, recherchant au nom de qui ou de quoi nous pourrions encore une fois confisquer nos vies tandis nous frissonnions toujours sous les caresses humides du poison qui s'échappait en larmes nauséabondes de nos corps cristallisés... On avait mal, et y'avait rien à faire. Rien d'autre que de s'évacher d'vant la tivi et de regarder s'écouler le temps, goutte à goutte, comme un sérum de vérité obscur s'insinuant telle une rivière de clous dans nos veines de bois. Seul Superman, debout, oscillant le torse d'avant en arrière, supputait le bon moment  pour prendre son envol en serrant la télécommande de la tivi sur sa poitrine comme si les dix commandements étaient graves dessus.

Après nous avoir longuement regardé dans le jaune des yeux, l'intraveinant céda devant nos supplications et prolongea le couvre-feu. Comme une meute en quête d'une proie, nous attendions l'Émotion qui nous emporterait tous un court instant loin de nous-mêmes. Entre les contorsions spectaculaires de Joannie Rochette aux Jeux d'hiver et celles deployées par les survivants pour s'extraire des décombres encore fumants d'Haïti, on apprenait qu'un tremblement de terre de magnitude 8,8 à l'échelle de Richter frappait le Chili. Les experts imprégnés d'un olympique enthousiasme ont lourdement insisté sur le fait qu'il s'agissait d'un authentique record mondial et qu’il s'en était sans doute fallu de peu pour que l'on décerne une médaille d'or au Chili lors des cataclysmes divers de l'année! Les kodaks de CNN n'offraient, hélas, que du monde tiré du sommeil en catastophe ou extraits de leur hébétude nocturne. Ni ruines, ni incendies. Pire, plus de deux heures après le séisme, pas de ti-cass bleus ou d'autorité «civilisée» agissant en notre nom. On sait pourtant, surtout depuis le séisme en Haïti, qu'un Occident est si vite arrivé...

Sur l'horloge, la petite aiguille pointait sur le 11, la grosse entre le 7 pis le 8, pis l'autre longue arrêtait pas d'tourner en rond en me regardant d'un air d'agace. J'allais quand même pas me laisser envahir par un craving à cause d'une p'tite crisse d'aiguille d'horloge! J'ai donc fait un nœud avec mes bras, pis j'ai fixé la tivi en m'répétant «qu'un jour à la fois», j'allais bientôt passer au travers une autre journée « à frette»!

Tel un oiseau dans une cage de verre, la callipyge Joannie se démenait en tabarouette d'un bout à l'autre de l'écran, sous l'oeil céleste de sa mère et aussi, ça vaut la peine de le noter, d'un milliard et quelques d'homo et d'hetero sapiens suspendus à ses patins. Une pirouette en entraînait une autre, et vice versa, à tout bout d'champ jusqu'à la finale. Nous fumes profondément... éberlués et on s'est vite rendu compte qu'elle-même était vraiment fière d'être contente d'être heureuse. Dignement, les yeux humides, Joannie a ouvert les bras pour étreindre la clameur planétaire qui s'élevait vers elle et nous nous sommes élancés ENFIN à notre tour. Fallait voir ça; nos cœurs battant à l'unisson avec Joannie et la planète entière. Nous étions liquéfiés par l'émotion. Littéralement; y'en avait deux en train de se noyer dans leurs larmes, un autre dans sa «bave de pauvre» et du sang s'écoulait de la main libre de Superman, qui avait malencontreusement trouvé refuge dans sa gueule. Et tandis que j'essuyais du revers de la main les balounes de morve qui s'échappaient de mon nez, je remarquais que la pisse sur le sol menait directement à l'antre de l'anglais qu'on entendait gémir dans son dialecte...

On l’avait eu, not' buzz! Peu nous importait en vérité que Joannie gagna ou non une médaille. Elle se serait étalée su'l cul, les quatre fers en l'air, que l'émotion aurait quand même été au rendez-vous. Le cœur se serait mis à battre aussi furieusement, mais... dans le sens inverse des aiguilles d'une montre... parce qu'au cas où vous le sauriez pas, on n'est pas des monstres. On est comme vous, on a les mêmes besoins, la même détermination, la même bêtise, la même frénésie de consommation. Sauf que nous, on consomme quelque chose d'illégal qui coûte la peau des gosses. Nous sommes une caricature de vous-mêmes; une forme évoluée de votre maladie... Vous faites des trous dans les budgets et dans la couche d'ozone, nous aut' on s'fait des trous dans les bras pi on s'biodégrade de not'vivant...(dixit Yellow).

La dope et moi, c'est une histoire d'amour qui débute passionnément et qui s'achève(?) dans les cris et les larmes. Elle fait battre mon cœur en le dévorant. Elle fond tous mes besoins en un seul : elle-même. Elle «gèle» les blessures inhérentes à la vie en société et celles plus profondes que je porte à bout de bras ou dans ma poche. C'est «bon» pendant un boutte. Puis vient un temps où «les moyens pris pour oublier deviennent des aide-mémoire qui ne nous oublient plus» (Romain Gary)... Et la marde commence! On peut vivre dans la marde. Je le sais, j'y ai vécu. En guise de consolation, je ne cessais de me répéter qu'au moins,c'était la mienne et non celle des autres. Mais comme disait Mononc Serge : «D'la marde, c'est d'la marde!». Aujourd'hui, je tire la chaîne! Y'en a d'autres et certaines, dont je ne soupçonne même pas l'existence, entravent sans doute mon esprit. Celle-là, au moins, je la connaissais par son nom...Et vous? De quoi vous droguez-vous? De vin, de poésie ou de vertu? De cul, d'argent ou de pouvoir? Vous droguez-vous un peu, beaucoup, passionnément, à la folie?

J'aimerais chanter comme Édith Piaf : «Non, je ne regrette rien». Faut-il regretter d'avoir des regrets? À la fin d'une entrevue avec Jack Kerouac, dans le cadre de l'émission Le Sel de la semaine sur les ondes de Radio-Canada, dans les années 60, l'animateur Fernand Seguin lui posa d'un ton légèrement inquisiteur la question suivante: «...Et si c'était à  refaire?...» Kerouac, prématurément vieilli à force de rouler sa bosse d'un bout à l'autre de l'Amérique en pratiquant le dérèglement systématique de tous les sens si cher à Rimbault, leva son visage fatigué vers son interlocuteur et lui répondit : «Non » sans hésiter. Alors même que s'ébauchait dans les yeux de Fernand Seguin un éclair triomphant, Jack ajouta dans son accent inimitable : «Je l'ai d'ja fait(e)...pourquoi j'le re'f'rais?»

Écrit le 3 juin 2010

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